La carte avant le récit : dessiner un pays qui n'existe pas
Il y a un geste que beaucoup de lecteurs de fantasy connaissent par cœur : ouvrir le livre, tomber sur la carte, et la contempler avant même de lire la première ligne. Les côtes déchiquetées, les chaînes de montagnes hachurées, les noms inconnus en lettres élégantes… Chaque fois, la même promesse silencieuse : ici, il y a un pays, et il va falloir le traverser.
Ce rituel est devenu si familier qu'on oublie de se demander d'où il vient, et surtout à quoi il sert. Une carte n'est pas qu'une illustration de bienvenue. Chez certains auteurs, elle est l'étincelle du récit lui-même. Chez d'autres, un outil de travail, un garde-fou, un piège. Et elle est aussi, depuis longtemps, devenue un cliché que l'on moque. Je voudrais faire le tour de ces trois vies de la carte imaginaire.
Une île, une carte, et l'histoire qui s'invite
Commençons par l'exemple le plus célèbre, et peut-être le plus beau. À l'été 1881, à Braemar, en Écosse, la pluie confine la famille de Robert Louis Stevenson à l'intérieur. Pour distraire son beau-fils Lloyd Osbourne, alors âgé de douze ans, l'écrivain dessine une île. Il en a raconté lui-même la suite, des années plus tard, dans un essai intitulé « My First Book: Treasure Island » : la forme de l'île l'enchantait, et c'est en la contemplant que le livre est venu.
Ce qui frappe, c'est la façon dont il décrit la méthode. Les personnages futurs, dit-il en substance, semblaient apparaître d'eux-mêmes parmi les bois imaginaires de la carte. Il écrit même cette phrase qui devrait être épinglée au-dessus du bureau de tous les auteurs de mondes : « I had written it up to the map. The map was the chief part of my plot » — j'avais écrit en suivant la carte, la carte était l'essentiel de mon intrigue. Il raconte avoir nommé un îlot « Skeleton Island » parce que le nom lui plaisait à l'œil, avant de devoir justifier ce nom dans l'histoire. Deux ports dessinés sur la côte l'ont ensuite obligé à imaginer de longues manœuvres pour l'Hispaniola.
Le 25 août 1881, il écrivait à un ami que son récit parlait « d'une carte, d'un trésor, d'une mutinerie et d'un navire à la dérive ». La carte vient en premier dans la liste. Le roman paraît en feuilleton dans le magazine Young Folks du 1er octobre 1881 au 28 janvier 1882, sous le pseudonyme de « Captain George North », puis en volume chez Cassell, le 14 novembre 1883.
Cette manière de procéder a quelque chose de profondément ludique. Quiconque a déjà dessiné un plan de donjon, un archipel ou une carte à cases sait de quoi il s'agit : un espace dessiné pose des questions. Pourquoi cette crique est-elle si étroite ? Qui habite de l'autre côté de ce col ? Combien de jours faut-il pour aller d'ici à là ? Chaque réponse est un fragment d'histoire. La carte agit comme un générateur de contraintes, et l'on sait combien les contraintes sont fécondes pour l'imagination.
Tolkien : commencer par la carte, et tenir les distances
Le cas de Tolkien est plus connu, mais il mérite d'être regardé de près. Dans une lettre de 1954 adressée à Naomi Mitchison, il explique : « I wisely started with a map, and made the story fit (generally with meticulous care for distances) » — j'ai sagement commencé par une carte, et j'ai fait coller l'histoire, en veillant généralement avec un soin méticuleux aux distances. Le mot « sagement » en dit long : il s'agit d'un choix de méthode, presque d'une leçon d'hygiène de travail.
Un essai publié sur le site Tolkiendil, consacré à la représentation cartographique chez Tolkien, va plus loin. Son auteur y défend l'idée que les cartes de l'écrivain doivent beaucoup à son expérience de la Première Guerre mondiale : en 1916, sur la Somme, Tolkien était officier des transmissions, et devait lire des cartes d'état-major en permanence pour situer les unités. Les cartes britanniques de l'époque utilisaient des courbes de niveau, des quadrillages et des symboles conventionnels pour les forêts et les reliefs. Selon cet essai, ces traits se retrouvent dans les cartes de Tolkien, et seraient très rares dans la fantasy (l'étude avance une fourchette de 0,3 à 7,6 % des romans du genre pour les courbes de niveau). L'hypothèse est séduisante : une cartographie de campagne militaire transposée à l'échelle d'un continent imaginaire, et cachée sous une esthétique pseudo-médiévale. Je la présente comme une thèse d'auteur, et non comme un fait établi, mais elle invite à relire ces cartes autrement.
Le même essai rappelle un point important : Tolkien dessinait ses cartes avant d'écrire, puis les mettait à jour au fil de la rédaction. La carte et le récit se corrigent mutuellement. C'est une méthode que les programmeurs connaissent bien : on esquisse l'architecture, puis on la révise à mesure que le code révèle ses vérités. Et il y a une conséquence très concrète : les trajets des personnages sont cohérents. Quand une compagnie met des semaines à traverser un pays, c'est que le pays est réellement grand.
La carte que nous connaissons n'est d'ailleurs pas exactement celle de Tolkien. C'est son fils Christopher qui l'a redessinée pour la publication, en abandonnant au passage une partie des conventions de son père. Et en 1970, l'illustratrice Pauline Baynes (1922-2008) a réalisé une célèbre carte-affiche en couleurs de la Terre du Milieu, avec des bandeaux décoratifs et une dizaine de médaillons illustrant des lieux du récit. Une carte, donc, a plusieurs auteurs, plusieurs âges, plusieurs usages.
Pourquoi la carte est en tête de livre
Pourquoi a-t-on pris l'habitude de la placer avant le texte ? Un article de la revue Historia Cartarum propose une piste intéressante. Il attribue à Tolkien, à travers Bilbo le Hobbit (1937) puis Le Seigneur des anneaux, la convention de la carte liminaire en fantasy, au point qu'environ un tiers des romans du genre en comporteraient une aujourd'hui. L'auteur de l'article cherche l'origine de ce geste du côté des chroniqueurs médiévaux, comme Bède, Ranulf Higden ou Gervais de Cantorbéry : ceux-ci ouvraient souvent leur ouvrage par une description géographique, sorte de palais de mémoire destiné à donner au lecteur un cadre pour retenir ce qui suivrait.
Cette lecture a le mérite de remettre la carte à sa place : non pas un ornement, mais un échafaudage. Elle dit au lecteur où poser les choses dans sa tête. Dans un récit où il faut suivre des royaumes, des alliances et des itinéraires, ce soutien n'est pas un luxe.
Mais la carte a aussi un revers, que l'écrivaine N. K. Jemisin résume, d'après ce même article, d'une formule saisissante : les cartes sont des spoilers. Dès lors qu'un lieu figure sur la carte, le lecteur suppose qu'il servira. La carte promet donc des événements, et l'auteur qui la dessine s'engage presque contractuellement à les tenir. C'est l'envers du principe de Tchekhov : le fusil accroché au mur, ici, c'est la montagne cerclée de rouge au nord du royaume.
Le cliché, et la parodie
À force d'être imitée, la carte est devenue un lieu commun. En 1996, la romancière britannique Diana Wynne Jones publie The Tough Guide to Fantasyland (Vista Books à Londres), faux guide touristique d'un pays unique que tous les romans de fantasy visiteraient, sous des noms différents. L'édition révisée de 2006 y ajoute une « carte générique de Fantasyland », avec encarts et mise en page de guide de voyage. L'humour fonctionne parce que l'on reconnaît tout : la forêt au nord-ouest, la chaîne de montagnes qui coupe le continent en deux, le désert à l'est, le port au sud.
La parodie est salutaire, parce qu'elle pose la bonne question : une carte qui ressemble à toutes les autres a-t-elle encore quelque chose à dire ? La réponse tient peut-être dans ce qu'enseigne Stevenson : une carte vit quand elle contraint l'histoire, quand elle oblige l'auteur à justifier ses choix. Un fleuve qui n'existe que pour faire joli est un fleuve mort. Un fleuve qui sépare deux peuples, qui détermine où l'on bâtit les ponts et qui décide de qui meurt de faim l'hiver est une idée de récit.
La carte comme terrain de jeu
Les amateurs de jeu de rôle et de livres-jeux savent combien la carte y est centrale. Le monde de Loup Solitaire, Magnamund, possède sa grande carte, illustrée par Francesco Mattioli sous la houlette de Joe Dever, selon le site de fans francophone Scriptarium qui en a annoncé la parution en décembre 2011 — un objet qu'on vient parcourir du doigt comme on suivrait les pas de son héros. Dans un livre dont vous êtes le héros, la géographie est littéralement le plan du jeu : chaque paragraphe est un lieu, chaque choix une direction. La carte de l'auteur et le graphe des paragraphes sont deux visages d'une même structure.
C'est ce qui rend cette histoire fascinante. Que l'on parte du dessin pour atteindre le récit, comme Stevenson, ou qu'on le dessine en parallèle, comme Tolkien, la carte réalise un tour de force : elle transforme l'imaginaire en problème spatial, donc en problème que l'on peut résoudre, un sous-problème après l'autre. Décomposer un monde énorme en lieux accessibles, relier ces lieux par des routes dont on respecte la durée : voilà un bel exercice d'artisan.
Et vous, par où commencez-vous ?
On peut se demander ce que serait un récit dont la carte serait la dernière chose écrite, plutôt que la première : un récit qui irait d'abord vers les personnages et les voix, et ne dessinerait le pays qu'après coup, comme un géographe qui reconstitue ce que les voyageurs lui ont raconté.
La question se pose avec une acuité particulière pour une métropole portuaire comme Rhaelos, la cité aux mille mâts : quand les quais, les ruelles et les palais portent l'intrigue, la carte devient-elle un indice, un décor ou une promesse ? Et vous, quand vous lisez ou quand vous écrivez, dessinez-vous la carte d'abord, ou la découvrez-vous en chemin ? Quelles cartes de fantasy ou de science-fiction vous ont marqué, voire donné envie de partir ? Je serais heureux de lire vos réponses.
Sources
- Tolkiendil — La représentation cartographique chez J.R.R. Tolkien — Première Guerre mondiale, courbes de niveau, méthode de Tolkien
- Tolkiendil — Panorama des cartographes de la Terre du Milieu — Christopher Tolkien, carte-affiche de Pauline Baynes (1970)
- Wikipédia — Treasure Island — genèse en 1881, feuilleton dans Young Folks, édition Cassell de 1883
- Robert Louis Stevenson, « My First Book: Treasure Island » (Wikisource) — le récit de Stevenson sur sa carte
- The Alexandrian — Treasure Island: The Map is the Adventure — citations de Stevenson sur la carte comme intrigue
- Building Arda — Which came first: the map or the story? — lettre de Tolkien à Naomi Mitchison, 1954
- Historia Cartarum — In the Beginning was the Word — carte liminaire, chroniqueurs médiévaux, Jemisin
- Wikipédia — The Tough Guide to Fantasyland — Diana Wynne Jones, 1996, édition révisée de 2006
- Scriptarium — Carte du Magnamund — carte illustrée par Francesco Mattioli sous la direction de Joe Dever