Une voix dans la tête : aux sources de « Nous sommes un »
Le lundi, sur ce blog, est le jour des univers du studio. Il y a une semaine, je vous promenais sur les quais de Rhaelos, entre les mâts et les complots. Aujourd'hui, changement complet de décor : pas de port, pas de royaume, pas d'épées. Une salle d'observation, un moniteur d'électroencéphalogramme, et un homme qui écoute — depuis trente ans — une voix qui n'est pas la sienne.
« Nous sommes un » est un roman de science-fiction que je décris volontiers comme clinique. Son point de départ tient en une phrase : depuis l'enfance, Yanis Benali partage sa tête avec quelqu'un d'autre. Une voix sèche, ironique, jamais en retard d'un commentaire. Il a appris à vivre avec, à ne pas en parler, et à devenir neuroscientifique — comme si comprendre le cerveau pouvait tenir lieu d'explication. Puis des patients commencent à tomber, partout, avec les mêmes mots avant l'effondrement : ils forcent, je ne veux pas partir, je suis deux. Et Yanis se retrouve du bon côté de la vitre, à observer des inconnus vivre ce qu'il vit depuis toujours.
Je ne raconterai rien au-delà de cette quatrième de couverture — ce serait vous voler le livre. Mais je peux faire ce que j'aime faire ici : replacer ce point de départ dans la longue conversation du genre. Car une voix étrangère dans un crâne, c'est l'un des motifs les plus anciens et les plus riches de la science-fiction — et il vient de plus loin encore.
Une invasion sans soucoupes
Quand on dit « invasion extraterrestre », on pense d'abord aux images spectaculaires : tripodes, soucoupes, rayons ardents. Mais dès les années 1950, la SF américaine a compris qu'une invasion était bien plus terrifiante quand elle ne se voyait pas.
En 1951, Robert A. Heinlein publie « Marionnettes humaines » (The Puppet Masters) : des limaces venues de l'espace se fixent sur le dos des humains et prennent le contrôle de leur esprit. Quatre ans plus tard, en 1955, Jack Finney donne au motif sa forme définitive avec « L'Invasion des profanateurs » (The Body Snatchers) : des répliques végétales remplacent une à une les habitants d'une petite ville, identiques en tout point — sauf que quelque chose, d'indéfinissable, a disparu. On a beaucoup lu ces deux romans comme des allégories de la paranoïa de la guerre froide : l'ennemi n'arrive plus en armée, il est déjà là, dans le corps du voisin, peut-être dans le vôtre.
Ce déplacement — de la rue vers le crâne — change la nature même de la peur. L'invasion spectaculaire menace nos villes ; l'invasion intime menace quelque chose de plus fragile : la certitude d'être seul chez soi dans sa propre tête. C'est exactement le territoire de « Nous sommes un ». Sauf que le roman commence là où les récits de possession s'arrêtent d'habitude : Yanis n'est pas envahi au chapitre trois. Il cohabite depuis l'enfance. La question n'est plus « comment les repousser ? » mais « qu'est-ce que trente ans de vie commune font d'un envahisseur — et d'un envahi ? »
Ceux qui demandent la permission
Car tous les passagers clandestins de la SF ne sont pas des parasites. En 1950, un an avant Heinlein, Hal Clement publiait « Needle », roman étonnant où un policier extraterrestre — créature symbiotique incapable de survivre sans hôte — s'installe dans le corps d'un adolescent pour traquer un criminel de son espèce caché ailleurs dans la population. Le détail décisif : le garçon accepte. Clement inventait, presque en passant, la figure du symbiote consenti, à rebours de la paranoïa ambiante.
C'est Octavia Butler qui poussera cette question le plus loin. Sa novella « Bloodchild » (1984), couronnée par les prix Hugo et Nebula, met en scène des humains qui portent les larves d'une espèce extraterrestre dont ils dépendent — et interroge sans confort ce que « consentir » veut dire quand le rapport de forces est inégal. Sa trilogie Xenogenesis, ouverte par « L'Aube » (Dawn, 1987), imagine une humanité sauvée de l'extinction par les Oankali, qui ne conçoivent leur survie que par fusion génétique avec nous : le salut et la dépossession dans le même geste.
La quatrième de couverture de « Nous sommes un » place le roman précisément sur cette ligne de crête : ceux qui partagent les cerveaux, y est-il dit, sont nombreux, et « certains ont demandé la permission. Les autres ont cessé de la demander. » Toute la tension du livre tient dans cet écart — entre la cohabitation et la colonisation, entre l'hôte et le territoire. La SF des années 1950 demandait : comment les chasser ? Celle de Butler demandait : que leur devons-nous, que nous doivent-ils ? J'espère que les lecteurs de « Nous sommes un » se surprendront à hésiter entre les deux questions.
Des dieux dans la tête
Ma formation d'historien me rattrape toujours, et elle me souffle que les voix intérieures n'ont pas attendu la science-fiction. Les héros de l'Iliade entendent les dieux : Athéna retient Achille par les cheveux au moment où il va dégainer, et personne d'autre ne la voit. Socrate parlait de son daimonion, ce signe divin qui lui parlait depuis l'enfance — non pour lui dicter quoi faire, mais pour le retenir de mal faire. L'Antiquité grecque, que j'ai longuement fréquentée, est peuplée de gens qui écoutent en eux-mêmes quelque chose qui n'est pas tout à fait eux.
En 1976, le psychologue Julian Jaynes a bâti sur cette intuition une théorie aussi vertigineuse que contestée. Dans « La Naissance de la conscience dans l'effondrement de l'esprit bicaméral », il soutient que les humains de l'âge du bronze n'étaient pas conscients au sens moderne : leur esprit aurait été « bicaméral », une moitié du cerveau émettant des injonctions que l'autre entendait comme des voix divines — et les dieux de l'Iliade seraient le fossile littéraire de ce fonctionnement. Précisons-le nettement : la plupart des chercheurs rejettent aujourd'hui cette hypothèse sur les plans historique et neurologique. Mais son pouvoir de fascination, lui, est intact, et l'on comprend pourquoi la fiction s'en est régulièrement emparée : elle transforme une question de laboratoire en question existentielle. Si une voix dans ma tête me guide, qui décide — elle ou moi ? Et sommes-nous alors un, ou deux ?
Pourquoi « clinique » ?
Reste ce mot que j'utilisais plus haut, et qui figure dans la présentation du roman : une SF clinique. Ce n'est pas une coquetterie. Il existe toute une lignée de récits qui empruntent à la médecine non seulement leurs décors, mais leur forme.
L'exemple le plus bouleversant reste « Des fleurs pour Algernon » de Daniel Keyes — nouvelle en 1959, roman en 1966 —, écrit intégralement sous forme de comptes rendus rédigés par Charlie Gordon, patient d'une expérience qui décuple son intelligence avant de la reprendre. La froideur du protocole y devient la caisse de résonance de l'émotion : c'est parce que le dispositif est clinique que la chute est déchirante. Plus près de nous, « Vision aveugle » (Blindsight, 2006) de Peter Watts arme son premier contact d'une bibliographie de neurosciences et ose demander si la conscience elle-même n'est pas un accident coûteux de l'évolution.
« Nous sommes un » assume cet héritage : un protagoniste neuroscientifique, des patients observés derrière une vitre, un syndrome qui se propage, un État qui recrute discrètement. Le regard clinique n'y est pas une froideur gratuite — c'est un instrument d'optique. On regarde la maladie en face, avec les mots de ceux qui la combattent ; et c'est précisément ce cadre tenu, presque sec, qui laisse passer l'essentiel : des gens qui se dressent, une quête de sens qui ne dit pas son nom.
Ce que cache un « nous »
Un dernier mot sur le titre. La première personne du pluriel a une histoire chargée en science-fiction : le roman fondateur de la dystopie moderne s'appelle « Nous » (parfois « Nous autres » en français), écrit par Evgueni Zamiatine au tout début des années 1920, censuré en Russie et d'abord publié en traduction anglaise en 1924. Chez Zamiatine, le « nous » est celui de l'État unique, qui a dissous les individus dans le collectif ; le journal intime de l'ingénieur D-503 y est un acte de résistance.
« Nous sommes un » retourne le motif comme un gant : ici, le « nous » n'est pas une masse qui écrase un « je » — c'est un « je » qui découvre qu'il a toujours été « nous ». Le titre peut se lire comme une confidence, une menace ou un programme, et je me garderai bien de dire laquelle de ces lectures est la bonne. Trois mots, et déjà un choix à faire : c'est, au fond, une assez bonne définition de ce que j'aime en littérature.
Continuer la conversation
Voilà pour ce tour d'horizon — le décor mental, si j'ose dire, dans lequel « Nous sommes un » vient s'installer. Des limaces de Heinlein au daimonion de Socrate, des symbiotes de Clement aux Oankali de Butler, la question reste étonnamment stable à travers les siècles : que reste-t-il de moi quand je ne suis plus seul à bord ?
Si le sujet vous intrigue, la page du livre vous attend sur le site du studio, et la quatrième de couverture vous en dira juste assez. Et si vous avez vos propres références — un roman, un film, un jeu où une voix intérieure vous a marqué —, je suis toujours curieux de les découvrir : ces conversations-là nourrissent les livres suivants.