La Horde du Contrevent : écrire contre le vent
En 2004, une maison d'édition toute neuve, La Volte, publie le deuxième roman d'un auteur français encore confidentiel. L'objet a de quoi dérouter le libraire : un épais volume dont les pages se numérotent à rebours, de 521 jusqu'à 0, avec un CD glissé en troisième de couverture — une « bande originale du livre » composée par Arno Alyvan. Le roman s'appelle La Horde du Contrevent, l'auteur Alain Damasio, et ce qui aurait pu rester une curiosité éditoriale est devenu l'un des plus grands succès de l'imaginaire français : grand prix de l'Imaginaire 2006 dans la catégorie roman francophone, réédition en poche chez Folio SF en 2007, plus de 130 000 exemplaires vendus pour cette seule édition dès 2015. Vingt ans après, le livre n'a rien perdu de sa force ni de son étrangeté. C'est cette étrangeté — cette manière unique de faire du texte lui-même un phénomène météorologique — que je voudrais examiner aujourd'hui, sans rien divulgâcher (j'adore ce mot!).
Vingt-trois voix contre le vent
Le point de départ tient en quelques lignes. Dans un monde balayé sans répit par le vent, une bande de terre habitable court d'ouest en est, de l'Aval vers l'Amont. Depuis huit siècles, des groupes d'élite formés dès l'enfance, les Hordes, tentent de la remonter à pied, face au vent, pour atteindre l'Extrême-Amont, la source mythique de tous les souffles. Trente-trois Hordes ont échoué. La trente-quatrième, forte de l'expérience accumulée par toutes les précédentes, est réputée la meilleure — et peut-être l'ultime. Ils sont vingt-trois, partis de la cité d'Aberlaas, et chacun tient un rôle précis dans la mécanique du groupe : Golgoth le traceur, qui fend le vent en tête ; Sov le scribe, chargé de la mémoire de l'expédition ; Caracole le troubadour ; Oroshi l'aéromaîtresse, qui lit les vents ; Erg le combattant-protecteur ; Pietro Della Rocca le prince ; et autour d'eux piliers, ailiers, soigneuse, géomaître, oiseliers, crocs.
Le coup de génie du roman est d'avoir donné la parole à cette meute entière. La narration passe sans cesse d'un membre à l'autre, et chaque prise de parole est signalée non par un nom, mais par un petit glyphe typographique en tête de paragraphe : un oméga pour Golgoth, dont la silhouette évoque le traceur arc-bouté ; une parenthèse pour Sov, comme une plume de scribe ; un pi couronné pour le prince. Un marque-page fourni avec le livre sert de table de correspondance. Surtout, chaque voix a sa texture propre : Damasio a construit ses narrateurs sur des sens dominants — Golgoth est kinesthésique, tout en muscles et en impacts ; Pietro est visuel — et leurs styles s'en ressentent jusque dans la syntaxe. On ne lit pas ce que vivent vingt-trois personnages : on entend vingt-trois manières d'habiter le monde.
Une typographie qui souffle
Cette invention polyphonique n'est que la plus visible des audaces formelles du livre. La pagination à rebours, d'abord, transforme la lecture en compte à rebours : on ne progresse pas dans le roman, on s'approche de la page 0 comme la Horde s'approche de l'Extrême-Amont, et l'épaisseur restante sous les doigts devient une mesure du chemin qui reste à contrer. Le vocabulaire, ensuite. Damasio invente une langue pour son monde : on ne marche pas contre le vent, on « contre » ; les membres de la Horde sont des « hordiers » ; et le vent lui-même se décline en neuf formes théoriques, dont six seulement sont connues — de la douce zéfirine au terrifiant furvent, en passant par le slamino, le choon, la stèche et le crivetz. La découverte des trois dernières formes est l'un des buts du voyage.
Plus radical encore : le roman note le vent avec des signes de ponctuation. Un système de notation complet, où l'accent grave marque la bourrasque et la virgule la décélération, fait courir le souffle à même la ligne, entre les mots. Là où la plupart des romans décrivent le vent, celui-ci l'écrit, au sens propre. La forme n'illustre pas le fond : elle le constitue. C'est exactement ce que j'évoquais il y a quelques jours dans mon éloge de la contrainte — une règle formelle assumée jusqu'au bout finit par produire une matière que l'écriture « libre » n'aurait jamais trouvée.
La meute, la vitesse, le mouvement
Sous la virtuosité, une pensée. Le livre s'ouvre sur une citation de Gilles Deleuze et Félix Guattari — « on n'a pas de système, on n'a que des lignes et des mouvements » — et c'est bien un roman de lignes et de mouvements : une trajectoire plutôt qu'une carte, un collectif plutôt qu'un héros. Car la Horde est le vrai personnage principal. Aucun des vingt-trois n'existe seul ; leur formation de marche, leurs rôles imbriqués, leurs tensions et leurs loyautés font du groupe un organisme dont chaque voix narrative est un organe. Le roman explore ce que peut un corps collectif : jusqu'où tient une solidarité quand le monde entier vous pousse en arrière ?
On y trouve aussi, en écho à Nietzsche — explicitement convoqué dans le texte —, une méditation sur le dépassement : ce que le vent arrache, ce qu'il révèle, ce qu'il reste d'un être humain quand on lui retire tout appui. Et le langage y est une arme au même titre que le corps : les joutes verbales du troubadour Caracole comptent parmi les pages les plus célèbres du livre, des duels où l'on s'affronte à coups de vocables comme d'autres à l'épée. Chez Damasio, bien parler n'est pas un ornement : c'est une manière de tenir debout.
Un livre qui déborde de ses pages
La réception du roman ne fut pas unanime, et c'est presque une preuve de sa singularité. « Prétentieux pour certains, ambitieux pour d'autres », résumait le critique Eric Holstein sur ActuSF : certains lecteurs jugent le style par moments trop démonstratif, les glyphes déroutants, l'entrée en matière rude — les premières pages, qui vous jettent dans un furvent sans explication, demandent une vraie confiance. Mais la plupart s'accordent sur l'essentiel : une ambition formelle rare dans l'imaginaire francophone, tenue sur plus de cinq cents pages.
Le signe le plus sûr de son statut de classique, c'est peut-être sa manière de déborder du livre. La bande originale d'Arno Alyvan, pensée dès l'origine comme un prolongement sonore de l'univers. Une adaptation en bande dessinée par Éric Henninot, entamée chez Delcourt en 2017 et riche aujourd'hui de plusieurs tomes. Un jeu de rôle officiel, Rafales. Et même, ce qui me réjouit particulièrement, des créations de lecteurs : pour les quinze ans de la collection Folio SF, un concours de fanfictions a été organisé avec l'auteur, et un passionné a conçu La Onzième Horde, une « nouvelle dont vous êtes le héros » textuelle qui glisse le lecteur dans la peau d'une aéromaîtresse. Un roman qui inspire spontanément des livres-jeux : voilà qui ne pouvait pas me laisser indifférent.
Ce que la Horde apprend aux conteurs
Que retenir de cette relecture, du point de vue de l'artisan ? D'abord, qu'un collectif peut porter un récit aussi puissamment qu'un héros solitaire — à condition de donner à chaque membre une fonction, une voix et un point de vue irréductibles. Ensuite, que la forme est un matériau à part entière : pagination, typographie, ponctuation, tout ce que l'on considère d'ordinaire comme le simple emballage du texte peut devenir porteur de sens, si l'on a le courage d'aller au bout du geste. Enfin, que le lecteur est prêt à travailler — à apprendre des glyphes, un vocabulaire, une langue — pourvu que cet effort soit récompensé par une immersion que rien d'autre ne procure.
Ces questions me touchent de près, on s'en doute. Concevoir des histoires « à lire, à jouer, à exécuter », c'est précisément parier que le livre est un objet encore largement inexploré, dont la forme peut faire partie du récit. La Horde du Contrevent est l'une des démonstrations les plus éclatantes de ce pari en littérature. Et vous ? Si vous l'avez lu, quelle voix de la Horde vous reste-t-elle, des années après — la hargne de Golgoth, la patience de Sov, les pirouettes de Caracole ? Et si vous ne l'avez pas encore ouvert, j'espère vous avoir donné envie d'aller contrer, page 521, votre premier crivetz.