Le héros est un piège : relire Dune soixante ans après
Il y a des livres qu'on croit connaître avant de les avoir ouverts. Dune est de ceux-là. Le ver des sables, l'épice, le désert, le jeune duc dépossédé qui devient l'élu d'un peuple opprimé : tout cela circule dans la culture populaire depuis soixante ans, recyclé, cité, adapté, parodié. Et cette familiarité produit un effet curieux. Elle installe dans les esprits une version de Dune qui est presque l'inverse du livre que Frank Herbert a écrit.
Car Dune n'est pas le récit d'un héros qui triomphe. C'est un piège narratif, patiemment monté, dont le lecteur est la cible. Herbert l'a dit lui-même, en toutes lettres, quinze ans après la publication. Reste à comprendre comment un roman peut à ce point réussir son effet tout en échouant à faire passer son message.
Une planète née d'un reportage inachevé
L'origine du livre est presque comique de banalité. En 1957, Frank Herbert est journaliste (il l'a été toute sa vie, au Oregon Journal, au San Francisco Examiner) et il apprend que le ministère de l'Agriculture américain mène près de Florence, en Oregon, une expérience de fixation des dunes côtières par plantation d'oyats. Il affrète un avion, va voir, et commence un article intitulé « They Stopped the Moving Sands ». L'article ne sera jamais terminé.
Ce qu'il en tire, en revanche, c'est une obsession. Les dunes de l'Oregon avancent, ensevelissent des routes, des maisons ; on tente de les arrêter avec de l'herbe. Herbert y voit un système vivant, une écologie où chaque geste humain déclenche des conséquences en cascade. Il passera six ans à documenter le sujet (pédologie, botanique, hydrologie) avant d'écrire un mot de roman. Arrakis naît de là, d'une question technique posée à une plage américaine plutôt que d'un fantasme d'exotisme.
Le détail vaut d'être médité par quiconque construit un monde. Le désert de Dune tient debout parce que Herbert sait combien d'eau contient un corps humain, combien il en perd par transpiration, et ce que coûterait un cycle fermé. Le distille, cette combinaison qui recycle la sueur et l'urine du porteur, découle d'un bilan hydrique avant d'être un accessoire de costume. La vraisemblance d'un monde inventé ne vient jamais de l'accumulation de noms propres : elle vient d'une poignée de contraintes physiques tenues jusqu'au bout.
Vingt-deux refus
L'histoire éditoriale du livre est devenue légendaire, et pour une fois la légende est vérifiable. Herbert publie d'abord son texte en feuilleton dans Analog, la revue de John W. Campbell : trois épisodes de « Dune World » de décembre 1963 à février 1964, puis, après un an d'intervalle, cinq épisodes de « The Prophet of Dune » de janvier à mai 1965. Le lectorat spécialisé suit. Les éditeurs, eux, reculent : le manuscrit est refusé vingt-deux fois, jugé trop long, trop dense, trop compliqué pour de la science-fiction.
C'est finalement Sterling Lanier, éditeur chez Chilton Books (une maison connue pour ses manuels de réparation automobile) qui accepte le pari en 1965. Le livre remporte le premier prix Nebula du meilleur roman en 1965 et partage le prix Hugo 1966 avec This Immortal de Roger Zelazny.
J'aime cette anecdote pour une raison qui n'a rien de sentimental. Elle rappelle qu'un texte qui ne ressemble à rien de connu ne trouve pas sa place par la seule force de sa qualité : il lui faut aussi rencontrer quelqu'un qui accepte de ne pas comprendre tout de suite. Vingt-deux personnes compétentes ont lu Dune et ont eu tort. Ce n'est pas une histoire de génie méconnu, c'est une histoire de format : le livre ne rentrait dans aucune case existante, et la seule maison prête à le publier n'avait pas de case du tout.
L'art d'emprunter
Dune est aussi un extraordinaire cas d'école de syncrétisme. On sait depuis longtemps que Herbert puise dans l'islam, le bouddhisme zen, la féodalité européenne et la géopolitique pétrolière. Il l'admet volontiers : « L'eau rare de Dune est un analogue exact de la rareté du pétrole. La CHOAM, c'est l'OPEP. »
Mais l'une de ses sources les plus précises est restée longtemps discrète : The Sabres of Paradise (1960) de Lesley Blanch, récit historique consacré à l'imam Chamil et à la résistance des peuples du Caucase face à l'expansion russe au XIXe siècle. L'emprunt est massif et documenté. Chakobsa, langue de chasse caucasienne, devient la langue secrète des grandes maisons ; kanly, la vendetta entre clans, devient la vendetta formelle entre dynasties ; le kindjal caucasien devient l'arme blanche des aristocrates galactiques ; sietch et tabr, mots cosaques désignant un campement, nomment le refuge des Fremen. Blanch écrit « tuer de la pointe manquait d'art » ; Herbert écrit « tuer de la pointe manque d'art ». Elle note un proverbe : « Le raffinement vient de la ville, la sagesse des montagnes » ; il en fait : « Le raffinement vient des cités, la sagesse du désert. »
On pourrait crier au plagiat. Ce serait passer à côté du geste. Ce que fait Herbert, c'est ce que fait tout constructeur de monde honnête : il va chercher de la matière dans une histoire réelle, dense, épaisse, plutôt que de fabriquer du pseudo-exotisme à partir de rien. Asimov a lu Gibbon avant d'écrire Fondation, Tolkien a lu le vieil anglais et le finnois. La différence entre un monde qui sonne creux et un monde qui sonne juste tient souvent à la profondeur de la bibliothèque qu'il y a derrière.
La machine à fabriquer un messie
Dune raconte comment Paul Atreides, adolescent de haute noblesse jeté dans le désert après la destruction de sa maison, devient Muad'Dib, le prophète attendu des Fremen, et prend la tête d'un soulèvement qui renverse l'Empire.
Sauf que le roman prend soin d'expliquer, dès ses premières centaines de pages, que la prophétie est un faux. Les Bene Gesserit (l'ordre féminin qui manipule les lignées et les religions depuis des millénaires) disposent d'un dispositif appelé Missionaria Protectiva : elles ensemencent délibérément les populations isolées de légendes messianiques, de formules et de rites, afin qu'une sœur de l'ordre égarée sur ces mondes puisse s'y présenter comme la figure annoncée et y trouver refuge et pouvoir. Quand Jessica et Paul arrivent chez les Fremen, ils ne découvrent pas un peuple qui les reconnaît : ils découvrent un logiciel installé là des siècles plus tôt, et ils s'en servent.
Le lecteur sait cela. Le texte le lui dit. Et pourtant il applaudit quand Paul monte le ver, quand il boit l'Eau de Vie, quand il défie l'Empereur. C'est exactement ce que Herbert voulait obtenir : que nous fassions, dans le confort du fauteuil, ce que nous faisons dans l'Histoire : accorder notre adhésion à un homme parce qu'il a su, comme il l'écrit, « s'envelopper dans le tissu mythique de la société ».
Le nom même du personnage est un avertissement. Atreides, ce sont les Atrides, la maison d'Atrée, la lignée d'Agamemnon, c'est-à-dire, dans la tradition grecque, la famille maudite par excellence, celle où la victoire coûte toujours plus cher que la défaite. Choisir ce nom pour son héros, c'est annoncer la couleur avant la première page. Un lecteur nourri de tragédie sait que les Atrides ne s'en sortent pas ; ils gagnent, et cela les détruit.
« Ne me prenez pas pour votre chef »
En juillet 1980, Herbert publie dans le magazine Omni un essai intitulé « Dune Genesis », qui reste le document le plus clair sur ses intentions. Il y écrit : « Cela découle de ma théorie selon laquelle les surhommes sont désastreux pour l'humanité. » Et plus loin : « Ne cédez pas toutes vos facultés critiques à des gens au pouvoir, aussi admirables qu'ils puissent paraître. Derrière la façade du héros, vous trouverez un être humain qui commet des erreurs humaines. » Il cite ses exemples : Hitler, Staline, Mussolini, mais aussi Churchill, Roosevelt, Kennedy, Patton : ceux qu'on admire autant que ceux qu'on abhorre, parce que le mécanisme est le même.
Le texte se termine par deux phrases que je trouve d'une élégance rare pour un auteur parlant de son propre livre : « Ne me prenez pas pour votre chef. […] Et quand on vous demandera si vous fondez une nouvelle secte, faites comme moi : courez comme un dératé. »
La suite littéraire est presque douloureuse. En 1969, Herbert publie Le Messie de Dune, qui prend la trajectoire de Paul et la retourne : le prophète triomphant y contemple le jihad mené en son nom, et le prix humain de son propre succès. Une partie du lectorat n'a pas suivi. On avait aimé le héros ; on n'a pas voulu du diagnostic. Herbert avait construit une démonstration en deux temps, et beaucoup se sont arrêtés au premier.
Ce que ça apprend, quand on écrit
Il y a là un problème d'artisanat qui me paraît passionnant, et pas seulement pour la science-fiction. Herbert voulait que le lecteur tombe amoureux de Paul pour lui montrer ensuite de quoi il était capable en tombant amoureux. C'est un pari sur la mauvaise foi du lecteur, sur le fait qu'il se laisse prendre en sachant qu'il se laisse prendre. Le pari a marché à moitié : l'adhésion a été totale, la prise de conscience beaucoup moins.
Faut-il en conclure qu'il aurait dû être plus explicite ? Je ne crois pas. Un roman qui souligne sa propre morale cesse de fonctionner comme expérience : il devient sermon, et personne n'est jamais devenu prudent en lisant un panneau « soyez prudent ». La force de Dune est justement de nous laisser commettre l'erreur pour de vrai, avec plaisir, dans un espace où elle ne coûte rien. Que certains lecteurs n'aillent pas jusqu'au débriefing est le prix de la méthode, pas la preuve de son échec.
Cette question (que fait-on porter au lecteur, et jusqu'où le laisse-t-on se tromper ?) devient plus vertigineuse encore quand le récit est interactif, quand le lecteur ne se contente pas d'approuver un choix mais le prend. C'est une tension que rencontre forcément un récit à embranchements comme Rhaelos, où les factions d'une cité portuaire ont toutes de bonnes raisons et où le choix du lecteur pèse sur le dénouement. Il est facile de punir un mauvais choix. Il est beaucoup plus intéressant de faire réussir un choix douteux, et de laisser découvrir plus tard ce qu'on a réellement approuvé.
Soixante ans après, Dune tient toujours pour cette raison : ce n'est pas un livre sur un désert, ni sur une drogue, ni sur des vers géants. C'est un livre sur ce que nous sommes prêts à céder à quelqu'un qui a l'air d'avoir raison. Et vous, quel personnage avez-vous suivi trop loin avant de vous en rendre compte ?
Sources
- Franklin Patrick Herbert Jr. (1920–1986), The Oregon Encyclopedia : biographie, épisode des dunes de Florence, vingt-deux refus éditoriaux, publication chez Chilton et prix Nebula/Hugo.
- Frank Herbert, « Dune Genesis », Omni, juillet 1980 (texte intégral, PDF) : l'essai où Herbert expose sa théorie des surhommes et ses intentions.
- Dune (novel), Wikipedia : chronologie de la parution en feuilleton dans Analog (1963-1965).
- Will Collins, « The Secret History of Dune », Los Angeles Review of Books, 16 septembre 2017 : les emprunts à The Sabres of Paradise de Lesley Blanch.
- Atreides, Wikipedia : la filiation revendiquée avec la maison d'Atrée.
- « How Dune Imagined Climate Disaster—and Inspired Environmental Activism », History.com : la dimension écologique du roman et sa postérité militante.
- Dune, Frank Herbert, Chilton Books, 1965 (trad. fr. Michel Demuth) : pour la Missionaria Protectiva et le détail du distille.
- Le Messie de Dune, Frank Herbert, 1969.