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article2026-10-06·11 min de lecture

Qui décharge les navires ?

Portefaix, mesureur de grain et plongeur au travail sur un quai de port fantasy à la lumière du soir

Il y a, dans les premières pages de « Rhaelos, la cité aux mille mâts », une image que j'aime beaucoup et dont je n'avais pas mesuré, en l'écrivant, tout ce qu'elle engageait : des grues de bois et de métal dressées au-dessus des cargos comme de gigantesques araignées, et cette armée de porteurs qui s'affaire en dessous, dans une frénésie presque musicale. Le lundi est ici le jour des univers du studio, et j'aimerais aujourd'hui tirer un fil que la fantasy laisse le plus souvent pendre : qui, au juste, manœuvre ces grues ? Qui décharge les navires ?

La question paraît triviale. Elle ne l'est pas. Un monde inventé tient rarement en défaut sur ses rois, ses dieux ou ses monstres : ces choses-là, on les soigne. Il tient en défaut sur son travail. On sait combien de royaumes bordent la mer Intérieure, on ignore qui pêche dedans. Et pourtant, je suis de plus en plus convaincu que le travail est l'un des outils de worldbuilding les plus puissants dont dispose un auteur, et l'un des plus négligés.

Quinze métiers sur un quai

Commençons par le réel, puisque ma formation d'historien m'y ramène toujours. Si l'on veut savoir à quoi ressemblait vraiment un grand port antique, il faut aller lire les pierres d'Ostie, l'avant-port de Rome, et celles de Portus, le bassin artificiel creusé à côté sous Claude puis Trajan.

Le résultat est saisissant. Dans les inscriptions ostiennes qui mentionnent un nom de métier, le secteur portuaire pèse plus lourd que tous les autres secteurs réunis : plus d'une centaine d'occurrences contre une soixantaine. Et ce n'est pas un bloc indistinct de « dockers ». On y compte au moins quinze noms de métiers différents, sans même parler de leurs spécialisations internes. Il y a les saccarii, les portefaix qui portent les sacs. Les mensores frumentarii, mesureurs de blé, eux-mêmes divisés selon le moment de l'opération : celui qui contrôle la marchandise à l'arrivée, celui qui enregistre ce qui entre et sort des entrepôts, celui qui intervient quand on recharge sur les barges fluviales. Les saburrarii, spécialistes du lest, car un navire qu'on vide doit être relesté sous peine de chavirer, et cela aussi est un métier. Les stuppatores, qui calfatent à l'étoupe. Les curatores navium. Et mes préférés, les urinatores : les plongeurs. Des hommes dont le travail consistait à descendre repêcher, dans la vase du bassin, ce qui était tombé à l'eau.

Je voudrais m'arrêter une seconde sur ce dernier mot. Un plongeur de port. Un métier entier, organisé, reconnu, né d'un problème que je n'avais jamais pensé à poser : que devient une amphore qui glisse d'une palanquée ? Aucune carte, aucune généalogie royale, aucun panthéon inventé ne m'aurait donné cette information. Il a fallu que quelqu'un, à Ostie, paie pour faire graver son métier dans la pierre.

Un métier, c'est un collège, et un collège, c'est un pouvoir

Deuxième leçon d'Ostie, plus politique celle-là : ces métiers portuaires du IIe et du début du IIIe siècle sont, pour la quasi-totalité, structurés en collèges, ces associations professionnelles qu'on appelle collegia ou corpora. Il faut être assez nombreux et assez à l'aise pour cotiser, élever des statues, payer des dédicaces. Autrement dit : le travail, à Ostie, est bien plus qu'une toile de fond. C'est une force organisée, visible dans l'espace public, capable de se faire représenter.

On en a la preuve monumentale avec le Piazzale delle Corporazioni, cette vaste place à portique d'une centaine de mètres de côté, bordée d'une soixantaine de petites pièces dont les seuils sont pavés de mosaïques noir et blanc. Chacune signale une activité et souvent une origine : armateurs (navicularii), négociants, cordiers, mesureurs. On y lit par exemple la mention des naviculaires d'Alexandrie, qui acheminaient le blé d'Égypte. Une place entière où les métiers de la mer s'affichent par l'image et par le nom, à quelques pas du théâtre.

Et quand ces corps professionnels deviennent indispensables, l'État doit composer avec eux. Les saccarii de Rome, dont l'activité touchait directement l'annone (le ravitaillement en blé de la capitale), se voient accorder dans l'Antiquité tardive un monopole sur le déchargement des marchandises transitant par les bouches du Tibre. Un privilège, oui, mais un privilège arraché par la nécessité : on ne laisse pas s'effondrer la corporation qui nourrit la ville.

Traduisons cela en termes de récit. Un métier organisé, c'est immédiatement : une hiérarchie, une caisse, des rivalités avec le métier voisin, un droit d'entrée, une capacité de blocage. Autrement dit, tout ce dont un narrateur rêve : des factions qui ne sont pas des armées.

La deigma, ou le commerce comme scène

Le Pirée m'offre une autre image que je trouve très belle et très exploitable. Dans l'emporion athénien existait un lieu appelé la deigma, littéralement « l'échantillon » : c'est là que les marchands arrivés par mer exposaient un prélèvement de leur cargaison, et que se concluaient officiellement les affaires. Les magistrats y veillaient, négociaient les prix avec les importateurs, et accordaient à ceux qui acceptaient de vendre moins cher des avantages parfois inattendus : exemptions fiscales, mais aussi places réservées au théâtre.

Une place réservée au théâtre contre une baisse du prix du blé. Voilà une manière de dire un monde entier en une ligne : ce que cette cité craint (la disette), ce qu'elle valorise (être vu au théâtre), et comment elle articule les deux. Notons au passage que la majorité des emporoi fréquentant le Pirée n'étaient pas des citoyens athéniens mais des métèques, c'est-à-dire des résidents étrangers. La richesse maritime d'Athènes passait largement par des mains qui n'avaient pas le droit de vote. Il y a là, pour n'importe quelle cité de fiction, une tension toute prête.

« À cause de la faim et de la soif »

Reste le moment où le travail cesse d'être un décor pour devenir un événement. Le plus ancien conflit ouvrier connu de l'histoire remonte à l'an 29 du règne de Ramsès III, vers le milieu du XIIe siècle avant notre ère, à Deir el-Médineh, le village des artisans qui creusaient et décoraient les tombes de la vallée des Rois.

Ces hommes étaient payés en rations : pain, bière, céréales, poisson, légumes, onguents, vêtements. Quand les livraisons prennent du retard et que la qualité baisse, ils cessent le travail et vont occuper les temples, qui sont aussi, en Égypte, des centres administratifs et économiques. Le scribe Amennakht consigne leurs paroles sur ce qu'on appelle le Papyrus de la grève, aujourd'hui à Turin : s'ils en sont arrivés là, écrit-il, c'est « à cause de la faim et de la soif ». Le conflit dure des semaines, avec des conciliations successives qui ne tiennent jamais, des menaces de révéler les malversations de certains fonctionnaires, des menaces de répression en retour. Les artisans finissent par obtenir gain de cause.

Ce qui me frappe, dans ce dossier, c'est sa modernité narrative absolue : un salaire qui n'arrive pas, une hiérarchie qui se renvoie la responsabilité, une information compromettante utilisée comme levier. Trois mille ans, et le mécanisme dramatique fonctionne encore. Un auteur de fantasy qui cherche une intrigue politique n'a pas besoin d'inventer un complot de mages : il lui suffit de retarder une livraison de grain.

Seize mille ouvriers et un roi ébloui

Dernier détour, vers Venise. L'Arsenal, à son apogée au XVIe siècle, occupe une quarantaine d'hectares et emploie jusqu'à seize mille personnes, les fameux arsenalotti, dont le prestige social était considérable. On y construit les galères en série, la coque passant d'un poste à l'autre pour y recevoir des équipements normalisés, une organisation qu'on cite volontiers comme une lointaine préfiguration du travail à la chaîne.

En 1574, Henri III, en route vers la France pour y être couronné, est reçu à Venise. On le promène dans l'Arsenal et on lui montre, étape après étape, l'assemblage d'un navire, achevé dans la journée. Les historiens doutent que la performance ait été aussi spontanée qu'on l'a raconté : c'était très probablement une démonstration soigneusement préparée. Peu importe. Le message, lui, était limpide : nous pouvons remplacer chaque navire que vous nous couleriez. La République avait compris qu'un chantier naval est un argument diplomatique. Inutile de dire que c'est ici que j'ai puisé une grande partie de ma vision de port de Rhaelos :D

Il y a là une idée que je trouve précieuse pour la fiction : le travail fait vivre une cité, et il est aussi ce qu'elle exhibe. Une ville qui met en scène ses ouvriers devant un roi étranger nous dit ce qu'elle veut qu'on croie d'elle.

L'angle mort des mondes inventés

Pourquoi, alors, tant de mondes de fantasy semblent-ils fonctionner sans personne ? C'est un reproche classique adressé au genre : on sait qui règne, rarement qui cultive, qui charge, qui répare. Les chevaliers ont le loisir de s'entraîner parce que d'autres travaillent pour eux, mais ces autres restent hors champ.

Les contre-exemples existent, et ce sont rarement des livres mineurs. China Miéville ouvre son New Crobuzon sur une grève de dockers (les vodyanoï, amphibiens, capables de sculpter l'eau elle-même, rejoints par des dockers humains, et durement réprimés) : le conflit du travail y est un moteur d'intrigue et une ligne de fracture sociale et « raciale ». Ursula K. Le Guin fait de l'organisation du travail le cœur même des « Dépossédés » (1974), son « utopie ambiguë » : sur Anarres, la question n'est pas qui possède, mais comment on répartit les tâches nécessaires, et ce que coûte, intimement, une société qui n'a plus de propriété mais toujours des corvées. Terry Pratchett, dans « Going Postal » (2004), construit un roman entier sur la remise en marche d'un service postal moribond, et fait d'une administration l'objet le plus drôle et le plus attachant de son univers.

Ces trois auteurs partagent la même intuition : décrire le travail, c'est décrire le pouvoir. Qui décide du rythme, qui encaisse, qui peut s'arrêter.

Sur les quais

Je reviens à Rhaelos pour finir, sans rien divulgâcher de son intrigue. Une cité qui prospère depuis vingt-cinq générations grâce au commerce maritime est, mécaniquement, une cité peuplée de gens dont le métier dépend de la mer. Sa richesse a des mains. Quand l'histoire s'y tend (et elle s'y tend), ces mains-là ne sont pas spectatrices : un quai, une cargaison, un entrepôt sont des endroits où l'on sait des choses avant tout le monde.

C'est d'ailleurs, je crois, ce qui rend une ville marchande si adaptée au livre-jeu. Dans un donjon, le choix est spatial : gauche ou droite. Dans un port, il est social : à qui demander ? Or on ne demande pas la même chose à un armateur et à un portefaix, et surtout on n'obtient pas la même réponse. Le travail multiplie les points de vue disponibles sur un même événement, et un récit interactif ne vit que de cela.

Alors si vous construisez un monde, je vous propose l'exercice : prenez un lieu, n'importe lequel, et faites la liste des métiers qu'il suppose. Pas les cinq évidents, les quinze. Cherchez votre plongeur de port. Je vous garantis qu'il vous racontera quelque chose que votre carte ne savait pas.

Et si vous avez en tête un roman, un jeu ou un film où un métier obscur fait tout le sel du monde représenté, je suis preneur : ce sont ces trouvailles-là qui, chez moi, finissent par devenir des chapitres.

Sources