Inventer une fête pour inventer un monde
Quand on bâtit un lieu de fiction, certaines questions viennent toutes seules. De quoi vivent les gens ? Qui commande ? Où passe la frontière, et qui la garde ? Ce sont de bonnes questions, elles produisent des cartes et des organigrammes, et elles ne suffisent jamais tout à fait. Celle qui m'a le plus servi, ces derniers temps, est d'une nature différente, et on l'oublie presque toujours : qu'est-ce qu'on célèbre, ici ?
Une carte dit où sont les choses. Un calendrier dit ce qu'elles valent. Il hiérarchise le monde qu'il décrit, il le rythme, et surtout il le trahit. Dites-moi quels jours une cité s'arrête de travailler, et je vous dirai assez vite ce qu'elle craint.
Cent vingt jours par an
L'ordre de grandeur, d'abord, parce qu'il est proprement stupéfiant. L'Athènes classique comptait au bas mot cent vingt jours de fête par an. Cent vingt jours où le temps ordinaire cédait la place à autre chose : processions, sacrifices, concours, distributions de viande. Rien à voir avec des vacances au sens moderne, d'ailleurs : les fêtes étaient des obligations autant que des réjouissances.
Le plus révélateur n'est même pas le nombre : ce sont les noms. Les douze mois attiques s'appelaient Hékatombaion, Métageitnion, Boédromion, Pyanepsion, Maimaktérion, Poséidéon, Gamélion, Anthestérion, Élaphébolion, Mounichion, Thargélion, Skirophorion. Presque tous tirent leur nom d'une fête ou d'un rite qui s'y déroulait. Autrement dit, le calendrier athénien était la liste des fêtes de la cité : de la religion découpée en tranches, bien davantage qu'un contenant neutre qu'on aurait rempli de rites.
Et ce calendrier-là n'était pas seul. Athènes en faisait tourner un autre en parallèle, le calendrier des prytanies, qui rythmait la vie politique et ne coïncidait pas avec le premier. Les archontes ajustaient l'année lunaire à coups de mois intercalaires, d'une façon que les historiens décrivent poliment comme irrégulière. Il y avait donc, dans la même ville, plusieurs manières incompatibles de répondre à la question « quel jour sommes-nous ? ».
Je trouve ce détail merveilleux, et pas seulement par goût de l'érudition. Un monde crédible n'est pas un monde cohérent : c'est un monde qui porte les cicatrices de ses arrangements successifs. Deux calendriers qui se marchent dessus en disent plus long sur une civilisation que trois pages d'histoire officielle.
Une fête, c'est du temps qui change de règles
Ce qui m'intéresse le plus, dans une fête, c'est qu'elle suspend quelque chose.
Prenez les Anthestéries, trois jours en l'honneur de Dionysos au mois d'Anthestérion : Pithoigia, l'ouverture des jarres ; Choes, les cruches ; Chytroi, les marmites. On y ouvrait le vin nouveau, on organisait des concours de boisson auxquels participaient jusqu'aux esclaves et aux enfants. Mais ces mêmes jours, on croyait les morts remontés parmi les vivants : on mâchait de l'aubépine, on enduisait les portes de poix pour se protéger, et à la fin on parcourait la maison en criant aux esprits de sortir. Une fête du vin nouveau et une fête des morts, dans le même souffle, sur le même calendrier.
Prenez l'ekecheiria, la trêve sacrée olympique. Des hérauts, les spondophoroi, partaient d'Élis coiffés d'olivier pour annoncer aux cités que le temps de la guerre était suspendu. Un mois d'abord, trois plus tard, quand les concurrents venaient de plus loin. Une convention purement verbale, garantie par rien d'autre que le sacré, et qui a tenu des siècles.
L'anthropologie a mis des mots là-dessus. Arnold van Gennep, dans Les rites de passage (1909), isole le moment du milieu, celui où l'on n'est plus ce qu'on était et pas encore ce qu'on deviendra. Victor Turner, qui le redécouvre dans les années 1960, appelle cet état la liminalité, et nomme communitas le lien particulier qui unit ceux qui le traversent ensemble. Mikhaïl Bakhtine, de son côté, achève dès 1940 un livre sur Rabelais qui ne paraîtra en URSS qu'en 1965 : le carnaval y devient le moment où la hiérarchie se retourne comme un gant, où le peuple s'autorise ce que l'ordre interdit, et où l'ordre, précisément, le lui permet.
Pour qui écrit, c'est une aubaine mécanique. Une fête, c'est un espace de la fiction où les règles habituelles ne s'appliquent pas. Les ennemis se croisent sans se battre. Les masques rendent les identités négociables. Le serviteur parle au maître. Tout ce que votre monde interdit d'ordinaire devient, pendant trois jours, possible, donc racontable.
Ce qu'une cité célèbre, c'est ce qu'elle veut croire d'elle-même
L'autre vertu de la fête, c'est qu'elle est une déclaration d'intention collective.
Aux Panathénées, la fête d'Athéna, la cité offrait à la vieille statue d'Athéna Polias un peplos neuf, tissé pour l'occasion. Tous les quatre ans, la version « Grandes Panathénées » déployait ce tissu comme une voile sur un navire monté sur roues qu'on poussait à travers la ville jusqu'à l'Acropole. Athènes, littéralement, habillait sa déesse en public et se regardait le faire : une cité en train de se raconter qui elle est.
La fiction l'a compris très tôt, et souvent par la bande. « The Ones Who Walk Away from Omelas », d'Ursula K. Le Guin (1973), s'ouvre sur une fête : dès la première phrase, au son des cloches, « the Festival of Summer came to the city Omelas ». Le lecteur passe deux pages dans une liesse parfaite avant de découvrir sur quoi elle repose. La fête n'est pas un décor : c'est le piège.
Vingt-cinq ans plus tôt, Shirley Jackson publiait « The Lottery » dans le New Yorker de juin 1948 : un village américain, un beau matin d'été, une cérémonie annuelle que tout le monde exécute sans y penser. Les lecteurs ont écrit par centaines, furieux ou stupéfaits. Jackson expliquera avoir voulu placer un rite ancien et brutal dans le présent, et dans son propre village. Là encore, la fête est le meilleur véhicule possible : elle rend visible ce qu'une communauté accepte en bloc, sans que personne n'ait à le formuler.
Une fête inventée est donc un raccourci d'une efficacité rare. Elle vous dispense d'expliquer la théologie, l'économie ou la hiérarchie d'un lieu : elle les met en scène.
Trois jours pour tout faire
Le jeu, lui, a saisi autre chose : une fête, c'est une échéance.
The Legend of Zelda: Majora's Mask (2000) est le cas d'école. La ville s'appelle Bourg-Clocher, elle prépare le Carnaval du Temps, et le carnaval a lieu dans trois jours : soixante-douze heures de jeu, une cinquantaine de minutes réelles, au bout desquelles la lune s'écrase. Chaque habitant suit un emploi du temps précis à l'heure près, et le joueur, qui peut remonter le temps autant qu'il le souhaite, finit par connaître la ville comme un mécanisme d'horlogerie. Le génie du dispositif tient à sa double nature : la fête est à la fois la promesse d'une joie collective et le compte à rebours d'une catastrophe. Personne n'a jamais fait mieux avec un calendrier.
Ailleurs, la fête sert plutôt de métronome affectif. Dans Stardew Valley, la Fête des Œufs tombe le 13 du printemps, la Danse des Fleurs le 24, le Luau le 11 de l'été, et le village entier converge sur la place aux mêmes dates chaque année. On n'y gagne pas grand-chose de mécanique ; on y gagne le sentiment que ce lieu existait avant vous et continuera après. C'est exactement ce que fait un calendrier dans un roman.
Tolkien, ou l'art d'inventer un jour férié
Il faut rendre à Tolkien ce qui lui appartient. L'appendice D du Seigneur des Anneaux décrit le calendrier de la Comté : douze mois de trente jours, plus cinq ou six jours nommés hors mois. Deux Yuledays encadrent l'année ; entre juin et juillet s'intercalent les Lithedays (1 Lithe, le Jour du Milieu de l'Année, 2 Lithe), auxquels s'ajoute une Surlithe les années bissextiles. Et parce que le Jour du Milieu de l'Année ne reçoit aucun jour de semaine, toutes les dates de la Comté tombent éternellement le même jour de la semaine.
C'est absurde. C'est aussi exactement le genre d'absurdité qu'une administration réelle produit. Aucun lecteur n'a besoin de cette information pour suivre l'intrigue ; tous la sentent. Le monde tient debout parce que quelqu'un s'est demandé, très sérieusement, comment les hobbits comptaient leurs semaines.
Sur les quais
Je repense souvent à tout cela en travaillant sur Rhaelos, qui est une cité portuaire, donc un lieu qu'on habite, avec des habitudes, et pas seulement un endroit où l'on transite. Une ville de commerce et de complots a nécessairement des jours où les tribunaux ferment, des jours où l'on ne charge pas les navires, des dates que les marins connaissent et que les diplomates redoutent ou espèrent.
Je ne détaillerai pas ici ce que le lecteur y trouvera, mais je peux dire la méthode, parce qu'elle vaut pour n'importe quel monde. Trois questions, et pas une de plus :
- Quel jour cette ville s'arrête-t-elle, et pourquoi s'est-elle arrêtée la première fois ?
- Qu'est-ce que ce jour-là autorise, qui est interdit le reste de l'année ?
- Qui, dans la ville, préférerait que cette fête n'existe pas ?
La troisième est la plus productive. Une fête sans opposant est une carte postale ; une fête que quelqu'un subit devient une intrigue. Et dans un récit à choix, où le lecteur décide, cette tension a un avantage supplémentaire : elle donne aux décisions un cadre lisible. Agir pendant la trêve ou attendre qu'elle s'achève, respecter le rite ou l'interrompre : voilà des choix qu'on comprend sans qu'on ait à les expliquer, parce que le monde a déjà dit, par son calendrier, ce qui compte pour lui.
Et vous ?
Il y a des fêtes inventées qui me restent en tête bien plus longtemps que les batailles des mêmes livres : je me souviens mieux d'un rite que d'un royaume. C'est peut-être parce qu'une fête est la seule chose qu'un monde fait en entier, tous ensemble, au même moment.
Alors la question, si vous voulez bien la prendre : quelle fête de fiction vous est restée ? Et si vous construisez un monde en ce moment (un roman, une campagne, un jeu), savez-vous déjà quel jour vos habitants ne travaillent pas ?