← blog
article2026-08-24·10 min de lecture

Se souvenir de tout et mentir quand même : Le Livre du Nouveau Soleil

Silhouette encapuchonnée en manteau noir devant une nécropole en ruine, sous un vaste soleil rouge mourant

Il existe des romans qui vous accueillent et des romans qui vous jaugent. Les premiers vous prennent par la main dès la première page, vous expliquent qui est qui, où l'on se trouve et pourquoi cela devrait vous importer. Les seconds vous laissent entrer sans un mot d'explication, referment la porte derrière vous, et vous regardent chercher l'interrupteur.

Le Livre du Nouveau Soleil de Gene Wolfe appartient franchement à la seconde catégorie. Publié en quatre volumes entre 1980 et 1983 — The Shadow of the Torturer, The Claw of the Conciliator, The Sword of the Lictor, The Citadel of the Autarch, traduits en français sous les titres L'Ombre du bourreau, La Griffe du demi-dieu, L'Épée du licteur et La Citadelle de l'autarque —, ce cycle passe pour l'un des sommets de la science-fiction du XXe siècle, et aussi pour l'un de ses textes les plus retors. Ursula K. Le Guin, qui n'était pas femme à distribuer des compliments au hasard, a résumé l'affaire d'une formule devenue rituelle sur les quatrièmes de couverture anglophones : « Wolfe is our Melville » — Wolfe est notre Melville.

Je voudrais essayer de comprendre pourquoi. Non pas pour ajouter une louange à un monument déjà bien pourvu, mais parce que ce livre fait quelque chose de très précis à son lecteur, quelque chose qui m'intéresse énormément quand on travaille sur des récits où le lecteur a un rôle actif.

Un soleil qui s'éteint, une ville sans fin

Le décor, d'abord, parce qu'il est splendide. L'action se déroule sur Teur — Urth dans le texte original —, notre Terre dans un futur si lointain que le soleil rougit et faiblit. Les technologies d'autrefois sont toujours là, mais enfouies, incomprises, prises pour de la magie ou pour du décor. On vit dans les ruines d'une civilisation dont plus personne ne sait qu'elle a existé. Le narrateur, Sévérian, est apprenti puis compagnon d'une guilde de bourreaux — l'Ordre des chercheurs de Vérité et de Pénitence, appellation dont l'hypocrisie administrative en dit long — dans la cité tentaculaire de Nessus, capitale d'un Commonwealth gouverné par un Autarque.

Ce cadre a un nom et une généalogie. On l'appelle la Dying Earth, la Terre mourante : un sous-genre baptisé par Jack Vance avec son recueil The Dying Earth en 1950, lui-même très largement redevable aux nouvelles de Clark Ashton Smith et à son cycle de Zothique, publié dans les pulps des années 1930. Wolfe a toujours reconnu cette dette. La Dying Earth est un dispositif merveilleux pour un auteur : elle permet de faire cohabiter le vaisseau spatial et le donjon, la relique technologique et le sortilège, sans jamais avoir à trancher. C'est de la science-fiction qui a le goût de la fantasy, ou l'inverse, selon l'humeur du lecteur.

Le cycle a été reconnu très vite : L'Ombre du bourreau obtient le World Fantasy Award et le BSFA Award en 1981, La Griffe du demi-dieu le Nebula et le Locus fantasy en 1982, La Citadelle de l'autarque le John W. Campbell Memorial Award en 1984. Wolfe y ajoutera en 1987 un cinquième volume, Le Nouveau Soleil de Teur, qui n'est pas une suite au sens commercial du terme mais une relecture du cycle par lui-même. En français, l'ensemble a longtemps circulé en poche chez Denoël avant d'être repris par Mnémos dans une intégrale de plus de 1400 pages parue en juin 2021.

L'ingénieur qui écrivait comme un exégète

Il y a chez Gene Wolfe (1931-2019) un écart réjouissant entre la vie et l'œuvre. Né à Brooklyn, élevé au Texas, il abandonne ses études à Texas A&M, part faire la guerre de Corée, revient, obtient un diplôme d'ingénieur à l'université de Houston et travaille chez Procter & Gamble, où il participe à la conception de la machine qui fabrique les chips Pringles. Il sera ensuite rédacteur en chef adjoint de la revue Plant Engineering pendant près de vingt ans. Converti au catholicisme après son mariage, il écrit le soir, avec la patience d'un homme qui a passé sa journée à résoudre des problèmes de tolérance mécanique.

Cette double formation, on la sent partout. Un ingénieur sait qu'une pièce n'existe que par ses cotes ; un catéchumène adulte sait qu'un texte se lit deux fois, une fois pour la lettre, une fois pour ce qu'elle recouvre. Le Livre du Nouveau Soleil est bâti exactement comme cela : une mécanique de précision qui se donne les apparences d'un récit d'aventures.

Un vocabulaire qui n'invente rien

Le premier choc est lexical. Dès les premières pages, on croise des mots qu'on ne connaît pas : fuligin, carnifex, licteur, optimate, lochage, peltaste, exultant, châtelaine. Le réflexe est de croire à du néologisme de fantasy, ces sonorités inventées dont le genre raffole. Erreur : presque aucun de ces mots n'est de Wolfe. Ils viennent du grec, du latin, de l'anglais archaïque, du fond de l'Oxford English Dictionary. Dans un entretien accordé en 1993 au journaliste Robert Loerzel, Wolfe explique sa méthode sans mystère : on peut presque toujours trouver un terme latin ou grec pour désigner ce qu'on veut, à condition de creuser assez. Fuligin, la couleur du manteau des bourreaux — « plus noir que le noir » —, dérive de fuliginous, mot rare signifiant « couvert de suie ». Un carnifex est un bourreau en latin. Un peltaste est un fantassin léger grec.

Pour un lecteur venu de l'histoire ancienne, l'effet est délicieux et légèrement vertigineux : on reconnaît les briques, mais l'édifice est ailleurs. Et surtout, Wolfe donne à ce procédé une justification interne magnifique. Chaque volume se clôt sur une note où l'auteur se présente non comme romancier mais comme traducteur d'un manuscrit qui lui serait parvenu depuis l'époque « post-historique » de Sévérian. Il y explique avoir dû, faute de mieux, remplacer des concepts encore inconnus par leurs équivalents du XXe siècle les plus proches, et prévient que des mots comme peltaste, androgyne ou exultant sont « suggestifs plutôt que définitifs ».

C'est un tour de force économique. En une page de fausse modestie savante, Wolfe transforme l'obstacle en promesse : le vocabulaire n'est plus un caprice d'auteur, c'est la trace d'un monde qui déborde le livre. Il obtient l'effet d'étrangeté maximal pour un coût d'invention nul.

Le narrateur qui se souvient de tout

Mais l'affaire sérieuse est ailleurs. Sévérian ouvre son récit en affirmant qu'il n'oublie rien : sa mémoire est parfaite, il peut rappeler à volonté n'importe quel instant de sa vie. Une déclaration de fiabilité absolue, placée en tête d'ouvrage. Et c'est précisément là que le piège se referme, parce que le lecteur attentif finit par relever des accrocs — des épisodes racontés deux fois avec des détails divergents, des silences aux endroits les moins innocents, des scènes dont l'importance ne se révèle que cent pages plus loin.

La critique se dispute depuis quarante ans sur la nature exacte du problème, et la controverse est en elle-même passionnante. Sévérian ment-il ? Se trompe-t-il malgré sa mémoire ? Ou bien — hypothèse que je trouve la plus stimulante — le « je » du texte n'est-il pas toujours occupé par la même personne, si bien que la question n'est pas tant le narrateur est-il fiable que qui parle en ce moment ? Je n'ai pas de réponse à vendre, et je soupçonne que l'absence de réponse fait partie du dispositif.

Ce qui est certain, en revanche, c'est l'effet produit. Sévérian ne trompe presque jamais le lecteur par une fausse information : il le trompe par la sélection, le cadrage, l'ordre. Il raconte tout, et ne comprend pas tout ce qu'il raconte. Le lecteur dispose donc de plus d'éléments que le narrateur n'en exploite, et se retrouve dans une position très inhabituelle : celle d'un enquêteur qui doit reconstituer, derrière le récit officiel, ce qui s'est réellement passé.

Relire comme mécanique

De là vient la réputation du cycle : c'est un livre qu'on ne lit vraiment qu'à la deuxième lecture. La formule est devenue un lieu commun chez les lecteurs de Wolfe, mais elle mérite qu'on la prenne au sérieux comme choix de conception, et pas comme excuse.

Un roman classique organise la révélation dans le temps de la lecture : on ignore, puis on apprend, puis on comprend. Wolfe déplace la révélation hors du temps de la lecture. La première traversée fournit les indices ; la seconde fournit le sens. Autrement dit, il fait de la relecture une mécanique de jeu, et non un supplément d'âme réservé aux thésards.

Voilà le point qui me retient, et pourquoi je parle de ce livre sur un blog qui s'occupe autant d'histoires à jouer que d'histoires à lire. Nous avons tendance, dans la fiction interactive, à considérer que l'activité du lecteur passe par le choix : bifurcations, embranchements, paragraphes numérotés. C'est vrai, et c'est un formidable outil. Mais Wolfe rappelle qu'il existe une autre forme d'activité, plus ancienne et parfaitement compatible : l'interprétation. Un texte peut faire travailler son lecteur sans jamais lui demander de décider quoi que ce soit, simplement en lui confiant plus d'informations que son narrateur n'en maîtrise.

Les deux dispositifs se ressemblent d'ailleurs plus qu'on ne croit. Un livre-jeu bien construit repose sur une asymétrie d'information entre le monde et celui qui le parcourt ; il récompense l'attention, punit la lecture distraite, et n'existe pleinement qu'après plusieurs parcours. C'est, à peu de chose près, la définition du dispositif de Wolfe. La différence tient à l'endroit où l'on place la boucle : dans les pages, ou dans la tête.

Le prix à payer

Je ne voudrais pas faire croire que tout cela est gratuit. Ce genre de construction a un coût, et il est double.

Le premier est un coût pour l'auteur : la densité d'indices exigée par une lecture en deux temps suppose un contrôle très fin de son propre texte. Chaque détail doit fonctionner à deux niveaux, être plausible au premier degré et signifiant au second. Ce n'est pas de l'improvisation heureuse, c'est du travail d'horloger — et cela, je crois, un ingénieur pouvait le faire mieux qu'un autre.

Le second est un coût pour le lecteur, et il est réel. Le Livre du Nouveau Soleil rebute, et pas toujours à tort. Le récit avance par digressions, s'interrompt pour insérer des contes enchâssés, laisse des chapitres entiers dans une brume que rien ne dissipe. Certains lecteurs y voient une exigence, d'autres une rétention d'information qui n'est jamais soldée. Les deux positions me paraissent défendables. La question qu'un créateur devrait se poser n'est pas « ai-je le droit d'en demander autant ? », mais « qu'est-ce que j'offre en échange de ce que je demande ? ». Wolfe offre beaucoup : une langue somptueuse, un monde d'une profondeur rare, et la sensation grisante d'être traité en adulte. C'est un contrat honnête, à condition qu'il soit affiché.

Ce que j'en retiens

Il y a, dans ce cycle, une leçon qui dépasse largement la science-fiction : la confiance qu'un auteur accorde à son lecteur est elle-même un matériau de construction. On peut bâtir un récit avec, comme on bâtit un pont avec de l'acier. Trop peu de confiance, et le texte explique ce qu'il devrait montrer ; trop, et il s'effondre dans l'hermétisme. Wolfe se tient à la limite, volontairement, et c'est cette tension qui fait tenir l'ensemble.

Quand on écrit des histoires où le lecteur agit — qu'il tourne une page, choisisse un paragraphe ou lance un exécutable —, cette question revient sans arrêt : jusqu'où puis-je le laisser chercher ? Je n'ai pas de règle générale. J'ai seulement la conviction, renforcée à chaque fréquentation de ce livre, qu'on sous-estime presque toujours les gens qui nous lisent.

Et vous, quel livre vous a donné le sentiment de devoir être relu pour être compris — et l'avez-vous relu ?